Comment je suis devenu franc-maçon

Cela faisait plus de dix ans que mon ex-femme et moi habitions un petit village en haute Savoie. Il y avait environ 800 habitants, et quelques boutiques : une boulangerie, une boucherie, une Épicerie, un café restaurant buraliste, deux hôtels restaurants et une petite supérette. Nous disposions d’un grand appartement dans un très grand chalet. J’avais successivement travaillé dans l’ancien sanatorium qui s’était reconvertis en une clinique de post cure, je m’occupais principalement des patients souffrant de maladie mentale. Cela me plaisait bien, car je m’occupais aussi de patients cardiaques, diabétiques, ou de traumatisme en phase de convalescence. Dix ans après mon arrivée dans cette clinique, j’avais obtenu mon diplôme de psychiatre. Ma femme de l’époque était infirmière chef.

Nous menions donc une vie calme et tranquille, rythmée par notre travail, l’élevage de deux de nos enfants.

En 1987, je me réinscris en faculté de médecine pour obtenir un diplôme de psychologie médicale afin de parfaire mon savoir-faire. A cette occasion, je rencontre un psychiatre enseignant avec qui je vais travailler un an dans un groupe de parole, pour une initiation au symbolisme. C’était passionnant, et je m’en suis ouvert à lui à la fin.

Les mois passent, et l’été suivant je reçois une lettre anonyme me faisant part qu’elle émanait d’une loge maçonnique, sans guère d’informations autres que parmi mes amis, ils en existaient certains qui étaient francs-maçons et qu’ils m’appréciaient pour mes “qualités” ; si j’étais intéressé, je devais leur répondre, sans autres informations. Je me suis mis à faire le tour de mes amis, et parmi eux je ne voyais que deux ou trois possibles. Cette lettre est restée longtemps sur la table de mon bureau. J’ai essayé de me documenter sur ce qu’était la franc-maçonnerie, et je n’ai rien trouvé d’autre qu’un paragraphe dans le Quid.

Finalement, je me suis dit que je ne risquais pas grand-chose à leur répondre et j’ai écrit une réponse simple et concise.

Quelques semaines plus tard je reçois un coup de téléphone d’un homme anonyme qui m’invite à déjeuner avec lui, près de chez moi “dans un endroit discret » pour parler de son « club «. Rendez-vous est pris.
Lorsque j’arrive à proximité du restaurant, je vois une grosse Range Rover verte en train d’essayer de stationner. Un géant en sort, une force de la nature, genre rugbyman. Je me dis aussitôt « je suis sûr que c’est avec lui que j’ai rendez-vous ». Je me parque à mon tour avec mon bon vieux break Volvo, entre dans le restaurant, je le vois accoudé au comptoir et me dirige directement vers lui la main tendue. Je lui dis : « bonjour, je pense que nous allons déjeuner ensemble » ; il me répond : « j’allais vous le dire ». Instantanément la glace est brisée, nous allons passer deux heures ensembles, en abordant bien des sujets passionnants de l’époque. Nous nous quittons ravis de ce déjeuner et nous nous quittons chaleureusement avec la certitude que nous nous reverrons très prochainement. En début d’hiver il me téléphone au cabinet pour m’inviter à dîner chez lui avec ma femme et mes enfants. Nous descendons de notre village pour nous rendre en plaine, en pleine campagne. Sa maison est à son image, un immense relai de poste qui abritait des chevaux. La bâtisse est en grande partie restaurée et aménagée avec beaucoup de goût dans les moindres détails.

Bastien était avec sa ravissante épouse britannique, qui parlait parfaitement le français, et deux hommes venus sans leurs épouses. J’étais un peu intimidé, nous n’avons à aucun moment abordé le mot Franc-Maçon. Et a fortiori, jamais parlé de Franc-Maçonnerie, nos propos semblaient tournés vers quel genre de personnage j’étais ; quoiqu’il en soit, nous avons passé une excellente soirée dans un climat d’amour et de générosité. Le repas était ce que l’on peut faire de mieux en matière de cuisine insulaire.

Les semaines passent et je reçois un coup de téléphone dans la clinique à. mon bureau. Un homme sympathique me demande quand nous pourrions dîner ensemble avec mon épouse dans un restaurant calme à Evian les bains ou je vis désormais depuis peu. J’ai déménagé là depuis quelques semaines. Le soir arrive et je me rends avec Claude, mon épouse d’alors. C’est à quelques pas de mon domicile. Nous nous y rendons, petit restaurant sympa, cet homme l’est aussi, plutôt bonhomme. Il vit également à Evian mais travaille en Suisse chez Nestlé où il occupe un haut poste de direction des ressources humaines pour l’ensemble du groupe Nestlé. Il a une attitude bien plus ouverte et décontractée vis à vis de la franc-maçonnerie que les trois autres que j’ai rencontrés. Il m’en dit un peu plus. Cet homme est très humble en dépit de son statut socio-professionnel. C’est un repas frugal mais passionnant ; nous parlons spiritualité, nos métiers respectifs, nos passe-temps : moi ma vie de famille, et lui sa passion de collectionneur, de restauration d’une ancienne bâtisse Napoléonienne et les meubles de collection pour meubler son immense maison, dans la région de Beaune.

Mes trois enquêtes sont donc achevées, et je me doute que maintenant la suite des évènements pour ma réception dans la Loge se rapproche.

Effectivement, je reçois un courrier qui me donne rendez-vous dans le château du haut d’Evian-les-Bains, dans la soirée et les instructions pour me parquer et attendre que l’on vienne me chercher.

Arrivé au château, le parking est visiblement bien signalé et je n’ai aucune difficulté à trouver l’endroit où garer ma voiture.  Là, j’attends brièvement. Assez rapidement arrive un homme de la cinquantaine plutôt « bon chic bon genre » tout de noir vêtu et très élégant qui m’invite à le suivre. Le contact est cordial, chaleureux. Je suis tout à fait relax et nous rentrons tous les deux dans le grand hall du château après être passé par l’immense porte d’entrée. Ensuite, nous entrons dans une grande salle apparemment « d’apparat » avec de belles boiseries, des tentures de soie japonaises tendues aux murs. Mon guide, m’explique le programme, à savoir, que je vais renter en loge mais que je ne verrai rien car mes yeux seront bandés. Il explique en bref qu’une fois rentré dans la salle ils me poseront des questions auxquelles il me faudra répondre de la manière la plus honnête possible.  Je me retrouve donc, en effet, les yeux bandés et il me prend par la main pour me mener à la porte. Je l’entends frapper des coups et aussitôt à l’intérieur de la salle, des bruits se font entendre : des claquements, des voix fortes. Il me semble que ce sont des propos qui me concernent … J’attends qu’on m’ouvre la porte et je rentre et suis conduit à ce qui me semble être le centre de la salle car j’entends les voix provenir de toutes part : avant, arrière, droite, gauche… Après une brève explication pour me dire en quoi va consister la cérémonie, je suis invité à répondre aux questions de la façon la plus droite et honnête possible et les questions fusent de partout.

Les questions sont un peu orientées car ils savent que je suis psychiatre, et tournent autour de l’aspect spirituel de ma démarche et de ma croyance en Dieu. Je leur réponds que je ne crois pas au Dieu des religions, que je suis théiste, que je crois à l’existence d’une entité supérieure indicible, transcendantale à l’homme qui est en contact avec nous et qui organise le devenir de chaque personne en particulier et l’humanité en général. Les questions portent également aussi sur la façon dont j’aborde la science, l’importance que j’accorde à l’intuition, à la subjectivité. Je leur réponds que je ne suis pas un rationaliste mais que je suis très à l’écoute de façon intuitive à mon ressenti lorsque je suis en relation avec un patient. Les questions portent également sur la mort, sur ce que j’en pense dans l’exercice de mon métier, et des questions d’ordre plus particulier sur la façon dont j’organise ma vie avec ma famille, mes enfants, quels sont mes loisirs et sports que je pratique etc. Cet entretien dure un bon quart d’heure et la séance est close par Bastien (l’homme que j’ai rencontré en premier avec qui j’ai déjeuné pour la première fois, et qui s’est présenté comme étant franc-maçon).

Je suis raccompagné à l’extérieur de la salle, la personne qui est avec moi me débande les yeux et je suis un peu ébloui par la lumière et pas mal remué. Il me laisse en me souhaitant une bonne soirée etc. De mon côté j’essaie de me calmer car un entretien de cet ordre n’est pas quelque chose à laquelle je suis habitué. Au bout d’un moment je me résous à reprendre la route pour rentrer à mon domicile. Arrivé à la maison je raconte brièvement à mon épouse, ce à quoi j’ai été soumis et je me couche normalement sans appréhension particulière, je suis dans un état plutôt euphorique. Le lendemain en fin de matinée je reçois un coup de fil de Bastien qui s’enquiert de mon état d’esprit et je le rassure en disant que tout va pour le mieux bien que j’aie été « sonné » et il semble satisfait de ma réponse.

A ce stade, je suis quand même très avancé dans ma démarche, il me semble que j’ai atteint un point de non-retour. Cette cérémonie est celle qu’on appelle le passage sous le bandeau et fait partie de l’intégration du futur initié dans la loge.

Deux ou trois semaines se passent et je reçois un nouveau coup de fil de Bastien qui me dit : » Franck, c’est pour demain soir, nous t’attendons à 18 h sur le parking du château d’Evian ».

Le lendemain soir je m’habille de noir, chemise blanche, chaussettes noires, cravate noire, conformément à ce qui m’a été demandé. J’arrive un peu en avance, une demi-heure se passe puis quelqu’un vient à ma voiture et m’invite à le suivre dans cet endroit que je connais désormais et qui est un superbe château tenu par des frères de Saint François de Sale, des Salésiens qui utilisent ce château pour des réceptions de toutes sortes.

Arrivé, à une grande salle, il me dit que je vais aller méditer quelque temps dans un petit réduit et je rentre dans une pièce qui doit faire 6 à 8 mètres carrés et qui comporte une table, un miroir, une chaise, un papier, un crayon et un crâne humain et sur les murs sont affiché des phrases hostiles. Sur la table il y a un papier sur lequel est écrit « mon testament philosophique” Je réfléchi beaucoup, je rédige un peu moins mais je sors mes tripes.  Enfin, on vient me chercher et on vient me préparer pour entrer dans la loge où je vais être initié.  Je ne vais pas expliquer en quoi consiste la cérémonie car cela fait partie des secrets qu’on ne peut dévoiler. Tout ce que je peux vous dire, c’est que cette loge travail au Rite Ecossais Ancien et Accepté qui est un rite théiste extrêmement émouvant et assez guerrier et qui comporte 33 degrés.

Je rentre dans la salle sous un fond sonore fait de bruits de ferrailles, de coups piétinés sur le sol, quelque chose destiné à me déstabiliser. Puis la cérémonie se poursuit jusqu’à la fin de mon initiation ; Le tout dure environ 2 h 00.  On me débande les yeux au milieu de la cérémonie afin que je perçoive la lumière et c’est un moment émouvant. Je reconnais là ceux que j’ai rencontrés pendant mes enquêtes et des visages très généreux. La cérémonie est achevée rituellement puis nous sortons de la loge et là je suis congratulé par tous les frères qui viennent m’embrasser en me souhaitant le meilleur au cours de mon parcours initiatique qui ne fait que commencer. Puis nous descendons tous au sous-sol où se tiennent dans des pièces voutées des tables de banquets et nous sommes une trentaine à table. Pour ce soir je suis visiblement le centre d’attention de l’assemblée qui me donne la parole presque spontanée si tant est que ce soit possible étant donné les circonstances. Le repas s’achève, il est presque minuit et nous regagnons nos voitures pour rentrer chez nous. Voilà ce n’est qu’un début en avril 1989, j’avais donc 37 ans et la majorité des frères avaient 40 – 45 ans.

Après la fin de ces agapes, je sors du château avec un sentiment de plénitude. Tout est en place, je rentrerai tranquillement chez moi et je passe ma nuit avec le sentiment d’avoir accompli quelque chose d’important dans ma vie désormais.

Nous nous réunissons une fois par mois, le deuxième lundi du mois et j’apprends petit à petit à connaître mes frères qui sont tous des pointures, des hommes droits dans leurs bottes, des personnages.

Je resterais deux années apprentis, c.à.d. que je n’ai pas le droit à la parole, je dois observer le silence et utiliser mes 5 sens pour m’imprégner de ce qui se passe entre nous au cours de ces réunions mensuelles qu’on appelle « Tenues ».

Etant apprenti, mon office est de servir mes frères lors des agapes et je vois les autres frères de la loge admiratif, à l’aise pour parler. Les travaux consistent en deux aspects, le premier est celui des Cérémonies diverses : passages successifs d’apprentis à compagnon et de compagnon à maître qui est le grade ultime dans la maçonnerie bleue. Au début je ne comprendrais pas bien comme est organisé la pyramide maçonnique, ce n’est qu’au fil de ma progression que je comprendrais toute la structure pyramidale. Je présenterai deux ans plus tard un travail qu’on appelle « planche » qui est livré à chaque tenue, à ce Rite. En tant qu’apprenti je ne puis rester en Loge qu’aux travaux au grade d’apprenti, c.à.d. que lorsque les travaux sont ouverts au deuxième degré, les compagnons et maître assistent aux travaux et les apprentis sont accompagnés en dehors de la loge où ils suivent une instruction donnée par certains des frères bénévoles.

Lorsque les travaux sont terminés, nous passons au restaurant pour les agapes et là les travaux continuent car nous restons toujours dans une attitude de soumission aux règles.

J’ai donc passé ma « planche » dont le thème était « mes impressions d’initiation » et j’obtiendrai la cérémonie « d’augmentation de salaire” pour devenir Compagnon FM en 1991. Cet évènement était important pour moi car je pouvais être plus actif et avais le droit de prendre la parole lorsqu’elle m’était accordée.  J’attendrai encore deux ans pour accéder au grade de sublime Maître Maçon. La cérémonie d’augmentation de salaire est beaucoup moins impressionnante, moins chargée d’émotion, du fait de l’expérience acquise au cours des deux premières années et de la même manière en 1993, je serai élevé au sublime grade de Maître Maçon, censé être le grade le plus élevé.

Après ma première année de maître maçon on m’accordera l’honneur de m’attribuer un office et compte tenu de mes aptitudes intellectuelles, et d’analyses, je serai Orateur, travail qui consiste à faire une synthèse des travaux présenté au cours de la tenue. En 1994, je serai promu second surveillant dont la tâche est d’instruire les apprentis. L’année suivante, comme il est de coutume, je serais premier surveillant dont le rôle consiste à s’occuper des compagnons et en toute logique, je serai l’année suivante présenté comme Vénérable Maître, qui consiste à diriger les travaux en étant attentif à écouter et à prendre en considération l’ensemble des frères de la loge. Je serais réélu l’année suivante comme cela est habituellement le cas, de sorte que en 1996 j’aurai accompli le cycle complet de l’initiation en loge bleue après le « vénéralat ». Il est de coutume de tenir le plateau de passe maître immédiat, office qui consiste à aider le maître de la loge quand cela est nécessaire. Puis l’année suivante de retourner à l’entrée de la loge comme simple frère couvreur.

Après mon Vénéralat, je serais coopté pour continuer ma démarche initiatique.

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